Documenter sa conscience, au delà du réel.

Photographie et réel, deux complices séculaires, deux inséparables unis par une tumultueuse idylle, sont en train de négocier, ensemble, un tournant radical. Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer l’homo economicus brandissant son mobile pour photographier et diffuser ce qu’il vit, avant même d’en faire l’expérience. Le virtuel serait t’il en train de prendre le pas sur notre bon vieux concept de réalité ? Il est clair, en tout cas, qu’il gagne du terrain à grandes foulées.
Le résultat des courses est une confusion grandissante et la nécessité d’un questionnement sérieux sur ce à quoi nous confronte notre temps. Je parie, sans hésiter, sur l’émergence, toujours plus libre et foisonnante, de nouvelles formes de langages, et de réalités.

Nous vivons une époque paradoxale. D’un côté, une course vers l’abîme orchestrée de main de maitre – avec notre aimable complicité – par une infime minorité d’hyper puissants. De l’autre, un éveil planétaire des consciences soutenu par le prodigieux essor des savoirs et de leur diffusion.

Les prochaines décennies annoncent des bouleversements tels que notre espèce devrait connaître d’extraordinaires mutations. Pour le meilleur ou pour le pire. A l’avant garde de ce changement, la physique quantique, les neurosciences et les médecines alternatives rencontrent les spiritualités millénaires dans une conception révolutionnaire, du moins pour notre civilisation, de ce que nous sommes et ce que nous nommons réalité. Ainsi, la matière – comme tout ce que nous percevons avec nos sens – s’avère n’être qu’une illusion trompeuse, masquant la nature véritable de l’univers. Nous baignons dans un océan d’énergies que nos pensées traduisent en manifestations solides, définissant l’environnement dans lequel nous évoluons. Nos pensées individuelles et collectives sont donc créatrices. Ce qui fait de nous les ingénieux auteurs de nos propres réalités, et de notre monde le miroir de ce que nous sommes profondément.

En changeant nos pensées, nous pouvons transformer nos vies et maitriser notre avenir. Ces découvertes (ou re découvertes) anéantissent les conceptions cartésiennes et newtoniennes qui ont fondées les principales doctrines scientifiques et philosophiques occidentales. Le postulat rationaliste selon lequel l’univers et le corps ne seraient que mécaniques est sérieusement mis à mal par le grand retour de l’insondable, et l’avènement d’un mysticisme « XXIe siècle », qui déconstruit tout Les triomphes posthumes de Karl Gustav Jung et de Albert Einstein font écho à la nouvelle crédibilité qui auréole les chamanes et autres guides spirituels jadis honnis dans cette partie du monde.

Alors, me direz-vous, que vient faire la photographie documentaire dans ce remue méninge ? Selon moi, elle est précisément au cœur de cette mutation. Comment un médium si intimement lié à la notion de réalité échapperait-il à de tels bouleversements ? Comment les photographes impliqués dans l’examen de leur époque peuvent-il ignorer un renversement d’une telle importance pour l’humanité ? Deux questions que je n’ai pas eu le temps de me poser, absorbé que je suis, depuis plusieurs années, par l’étude passionnée de cette révolution, et l’entreprise contraignante d’un travail sur soi.

La métamorphose de mon travail photographique s’est faite sans anticipation, inexorablement, presque malgré moi. Si j’ai choisi, à l’origine, la forme du « journal fantasmé », c’est que j’ai souhaité instrumentaliser, à des fins narratives, la crédibilité vériste de la photographie. Et que je crois fermement en son pouvoir de transformation du réel. Je me sers des images pour façonner ma réalité, que je compose à ma guise, tel un film expérimental d’Alejandro Jodorowsky ou un morceau endiablé de free jazz défiant toute convention. Documenter sa vie, c’est s’observer soi-même en même temps que le monde alentour. C’est faire du quotidien un terrain d’investigation introspective d’une richesse incomparable.

Découvrir des pépites hasardeuses dans la banalité de son environnement requiert discipline et concentration. En ce qui me concerne, c’est dans cette recherche que s’est instauré, progressivement, un lien étroit entre photographie et conscience. La lumière est énergie, et nous révèle ce qui est. Aucune forme ne saurait apparaitre sans elle. Toute forme peut-être perçue, par conséquent, comme manifestation énergétique. Dès lors, la notion de sujet perd de sa pertinence. Une simple chaise ou un visage
sont porteurs du même voile de mystère, la même magie. Une curiosité compulsive me pousse à sonder sans relâche l’énigme des apparences, sans vouloir, pour autant, comprendre ce qu’elles recèlent, mon intuition précédant ma raison. Et mon travail se déploie, de façon organique, rythmé par les jours, façonné par l’inattendu, témoin d’une quête spirituelle qui ne prendra fin qu’à mon dernier souffle.

Chacune de mes photos peut être, indifféremment, un témoignage, l’expression d’un désir ou d’une émotion, une simple note, une observation, une tentative, un sentiment, une réminiscence, une prémonition. Elle surgit comme une pensée, une réaction impulsive à un instant donné. Tel la littérature de la Beat Generation, mon travail tente de restituer au mieux les méandres de l’esprit et les mouvements du corps, sans hiérarchie, spectaculaire, ni excès de raffinement stylistique. Il est l’expression brute et fidèle de mon rapport au monde, et rend compte de ma complexité humaine plutôt que d’œuvrer à m’enfermer dans une définition étroite et réductrice de l’identité. En tant que photographe français d’origine haïtienne, et en tant qu’homme noir, il me plait de déjouer les pièges auxquels me prédestine mon apparence. Cette liberté contribue à m’émanciper des règles et limites établies par d’autres, en d’autres temps, et mieux m’ouvrir aux territoires non balisés du rêve et de l’imaginaire.

J’ai choisi Internet et le blog comme terrains d’investigation privilégiés, afin de prendre acte de la dissolution du médium photographique dans le flux numérique planétaire, mais aussi d’offrir une tribune« démocratique » à ma recherche. D’une construction aléatoire, d’apparence chaotique, a émergé, peu à peu, un vrai langage, une fiction médiumnique, un point de vue holistique et spontané sur mon mode de vie, une méditation. Je propose ce travail, aussi bien au livre qu’à l’espace d’exposition, sous forme de narrations « flottantes », faites d’agencements d’images créant des échanges visuels chargés de sous-entendus.Un univers hybride où s’immerger, se perdre et questionner les mystères de notre relation au réel et au monde. Telle est ma contribution à notre époque tourmentée, et à la photographie contemporaine.

HR

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