Photographie, Empreinte et emprunt.

La photographie n’est évidemment pas le réel puisqu’elle en est issue. Reste que ce lien qui va de l’un à l’autre existe et qu’il est même la seule qualité commune à toute photographie. Un lien qui peut être tour à tour perçu comme une contrainte ou un atout, avec lequel le photographe peut et doit jouer.

Chercher dans une image entièrement fabriquée la part irréductiblement documentaire ou inviter une image d’actualité à rivaliser avec la fiction, toutes les contorsions sont possible dès lors que l’on ne renonce pas à cette essencemême de l’image photographique. Une essence qui renvoie à forme presque tautologique de responsabilité et d’urgence.

L’instant où l’on témoigne par une photographie a déjà disparu  » le moment où je parle est déjà loin de moi ». Cela procède de l’urgence du temps,  de la nécessité de le documenter encore et toujours. Déjà passé, sans repentir possible ni deuxième chance la photographie unique, singulière porte également en elle la responsabilité du champ illimité des sujets dont elles’empare.

A qui appartiennent les Dogons, le bleu du ciel, les Gitans ou la mer Méditerranée, sont bien sûr des questions obscènes qui ne s’adressent pas directement au documentaire et interrogent simplement les réponses rapportées par les photographes.  Et ici deux usages au moins semblent s’affronter.

Le premier est à chercher dans le camp de la permanence de modèles éprouvés : dans « la photographie aérienne aide à prendre de la hauteur » par exemple ou encore dans la pratique  d’une  photographie « héroïque »  qui tente de sauver le monde à coups « de vrai, de beau » tout en affirmant en être le dernier témoin. Une position complexe s’il en est, qui pointe une contradiction douloureuse: l’apparence puissance d’un style, son omniprésence sur la scène photographique, bref une certaine efficience photographique est parfois, de façon involontaire et probablement injuste, au service d’un immobilisme du monde, de sa répétition.

Le second questionne et conteste le monde. Avec un postulat : personne n’est propriétaire du réel et chacun est responsable de ce qu’il en fait. Une photographie, par essence démocratique, où l’auteur et son sujet, chacun à 50/50, sont co-responsables de leur ouvrage (On rappelle de façon métaphorique mais factuelle que Jean Rouch partageait ainsi ses droits d‘auteur avec les personnages de ses documentaires dès les années cinquante). Une position qui renforce la question de la responsabilité, de la capacité qu’ a la photographie à nourrir le monde, à rembourser les emprunts qu’elle lui fait. Et en la matière découverte des mondes et affirmation de formes nouvelles sont les seules manières de payer sa dette. Quelque soit le champs photographiques investis.

Premières vidéos de drone, contrôle apparent, absence de relief dans l’image, très exactement l’empreinte d’une technologie asymétrique, d’un écran entre soi et le monde ou son contrechamps le plus accompli, la photo reflexe du reporter de guerre sur une ligne front, tout entier mobilisé par sa propre survie se rejoignent sur un point: l’expérience unique, la première fois.

C’est forcement vrai pour le reporter de guerre qui joue sa peau à chaque fois, ça l’est également pour les premières images de drone, porteuses de l’esthétique d’une éthique nouvelle de la guerre.

Et de poursuivre ainsi dans tous les sens la recherche d’une photographie nouvelle, différente qui dans la nature de ses sujets et par la force de sa mise en œuvre invente la liberté de voir et de montrer.

Thomas Doubliez

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